Aussi incongru que cela puisse paraître aujourd’hui, il fut un temps où le monde se divisait clairement en deux. Il fallait choisir son camp. Avoir les cheveux longs ou courts, un jean délavé ou un pantalon zippé, des baskets ou des bottes de combat, un treillis militaire kaki ou un blouson en cuir orné de badges exhibant fièrement nos héros.
Oui, car il fallait choisir son camp. Écouter l’arrière-garde du rock ou se délecter de ces nouveaux 45 tours de la nouvelle vague qui sortaient à la pelle chaque semaine. Le rock français était encore une chimère. Le rock strasbourgeois, l’ultime fantasme. Mais des hordes de nouveaux groupes émergeaient partout. Ici comme ailleurs.
Voilà de quoi se familiariser en cinq chansons avec cinq groupes locaux phares du début des années 80 qui ont pavé la voie pour leurs successeurs.
Nec + Ultra, Week-end sanglant
Nec + Ultra était et reste aujourd’hui encore le groupe le plus énigmatique de la ville. Une poignée de concerts, un 45 tours confidentiel chez Punk Records et tout le monde s’évanouit dans la nature. Une affaire furtive qui n’aura pas fait grand bruit. Le mur de guitare envoyé par Bernard Zinninger (Bmc Tronçönh) sur les 4 titres de ce EP le plaçait pourtant en digne héritier d’Ed Kuepper des Saints. La diction fiévreuse de Patrick Lebowski (Ludwig Van) faisait penser à un autre Patrick, celui d’Asphalt Jungle. Nec + Ultra partageait d’ailleurs par bien des aspects la même approche (et les mêmes mauvaises habitudes) que le groupe d’Eudeline et s’avère avec le temps avoir été parmi les meilleurs du genre.
- Week-end sanglant
- 45 tours 4 titres, Punk Records, PK 4, 1980
Flash Gordon, Vive le gouvernement
Non, tous ces bombages sur les murs de la ville n’étaient pas à la gloire du justicier de l’espace. Flash Gordon, le groupe, après s’être débarrassé des oripeaux du punk qui avaient fini par provoquer les railleries de la concurrence, se situait désormais résolument dans le rock des années 80. Ce disque fut disponible dans les bacs alors que les élections présidentielles de mai 1981 battaient leur plein. Une initiative qui ne lui permit malheureusement pas de trouver son public. Un nouveau chanteur et un nouveau look jeunes gens modernes ont suffit pour décontenancer jusque dans les rangs des premiers supporters locaux. Une déception à laquelle le groupe ne survivra pas. Verdict de Philippe Manœuvre dans sa chronique du 45 tours pour Rock & Folk : Et c’était enregistré AVANT le 10 mai. Belle performance. Vient de Strasbourg, mais on ne le devinerait pas. Gentiment dans le vent
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- Vive le gouvernement
- 45 tours 3 titres, RGR Records, 00045 121, 1981
Drinks, Confession
L’année 1977 avait révélé une réelle solidarité entre punks et rastas. Puis vint 1978 et une poignée de nouveaux artistes gavés d’influences reggae — la nourriture du temps — dont High and Dry sont les premiers émules strasbourgeois. Lorsque le groupe se sépara, en 1981, deux de ses membres, après avoir eu le temps de mûrir une musique plus moderne et tournée vers le succès, ont redéfini leurs rôles au sein d’une équipe volontairement réduite. Ainsi sont nés les Drinks. Armés de ce 45 tours promotionnel tiré à compte d’auteur, ils sont partis démarcher les labels londoniens, se sont vaillamment produits dans les bureaux de talent-scouts blazés et sont revenus bredouilles. Pugnaces, ils se sont mis à chanter en français et ont continué à polir leur formule jusqu’à atteindre le sommet du Top 50 sous le nom de Raft en 1987.
- Confession
- 45 tours, autoproduit, DRI 001, 1983
Têtes Brûlées, Ma fille n’est pas jolie
Concilier mélodies et énergie est un exercice délicat par excellence qui tient avant tout du savant dosage. Dans ce domaine on peut dire que les Têtes Brûlées étaient nos plus sérieux espoirs. Ici, ils maîtrisent bien leur électricité et savent placer ça et là les petits moments parfaits qui distinguent une bonne chanson de la masse. Dès l’intro, jusqu’à la chute, en passant par le pont, on a affaire à une petite merveille qui fonctionne parfaitement. Paradoxalement, c’est un peu le début de la fin pour le groupe. Résignés par le peu qu’il leur restait à espérer, ils se sont laissés convaincre d’enregistrer deux titres pour cette compilation qui regroupait les têtes d’affiches strasbourgeoises du moment. Même si la distribution trop confidentielle de ce disque ne donnait pas l’espoir de voir venir des jours meilleurs.
- Fire! Rockele
- 33 tours compilation, Radio Alsace, RA 84002, 1984
‘A’ Bomb, Dream Dream
Après un faux départ en 1980 placé sous la filiation de Jam (There’s an A-bomb in Wardour Street), ‘A’ Bomb se positionna clairement pour retrouver l’écho des Stooges (I’m a runaway son of the nuclear A-bomb) et mettre le feu aux poudres en 1982. L’expression Heavy Hooligan Rock’n’Roll Gang qu’ils utilisaient avait échauffé les esprits en plein drame du Heysel qui accaparait les médias. Le terme hooligan (rebelle, en russe) était devenu équivoque. ‘A’ Bomb maitrisait son image, avait retenu les leçons de ses modèles et jouait la carte de la provocation et de l’outrage avec brio. Seule ombre au tableau, leur 33 tours, sorti en 1986, à une époque où le rock alternatif faisait les choux gras de la presse musicale, était paru un brin trop tard. Au moment même où le rock, de partout déjà, devenait convention. Ils laissent cependant derrière eux un chef-d'oeuvre de rock'n'roll teigneux qui mérite d'être redécouvert.
- From Memphis To Detroit
- 33 tours, Devil's Records, MAD 2022, 1986
Eric T. Lurick
Article initialement paru sur le site Arrière-Magasin