Dorian Gray

Dorian Gray

L’écho que suscite les articles de Yves Adrien et Patrick Eudeline dès 1973 est bien réel et souligne en quelques principes simples une vérité perdue. Au moment même où ces manifestes fulgurants finissent par porter leurs fruits, Dorian Gray chante le rock électrique en se plaçant délibérément dans le sillage de ce dandysme rock…

Éric T. Lurick

Nourri par ces visionnaires épiques qui fréquentent de près leur sujet d’étude, annulant par là même toute volonté d’objectivité pour au contraire assumer un partisanisme romantique, Alain Heimann imagine sur un cahier d’écolier l’esquisse de son groupe : deux guitares, une basse, une batterie.

Dans sa ligne de mire il y a Dogs, Stinky Toys et Marie et les Garçons. Des groupes émergeants qui privilégient l’émotif sur l’académique, la série B plutôt que les chefs d’œuvres convenus et allient le bruit et la fureur à un dandysme exacerbé. Il ne reste plus qu’à trouver les bonnes personnes.

À l’été 1978, de retour d’un boulot de moniteur de colonie de vacances, j’ai découvert que Philippe, mon frère, s’était acheté une batterie, une vraie, pour remplacer les barils de lessive qu’il utilisait jusqu’alors pour m’accompagner. Du coup, j’ai acheté une guitare, une vraie aussi, et un petit ampli. Philippe et moi on a scellé un accord : lui, de ne pas dépasser le cadre donné par le jeu de Charlie Watts et celui de Keith Moon, moi de ne jamais faire un solo de guitare. On persuade alors Jacky, un copain de lycée, qui est un grand fan de Motörhead, d’acheter une basse et un ampli. Je lui fais croire que ce que l’on fait s’inscrit dans la lignée de ses modèles et que les lignes de basse que je lui écrit me sont dictées télépathiquement par Lemmy !

Alain Heimann (Dorian Gray, Wild Disney, Boy’s Adrift, Les Crabes)

Le groupe existe enfin et se fait les dents sur des reprises des Kinks, des Rolling Stones et des Stooges. Quand ils n’arrivent pas à jouer une chanson, Alain l’adapte sur le champ, écrit de nouvelles paroles, et en un tour de main cela devient une composition personelle.

Au début de 1979, le trio se produit pour la première fois au centre socio-culturel de Koenigshoffen. À l’issue du concert, Jacky préfère s’en aller et recommande Roland pour le remplacer. Ce dernier emmène un gros amplificateur, un second guitariste, Éric Wolf, et une voiture !

Le voisin d’Éric qui est un ancien bassiste de Gene Vincent vient aux répétitions pour prodiguer ses conseils de mise en place. Les choses prennent un tour plus sérieux. Alain se met à composer frénétiquement. Au printemps, un deuxième concert se déroule au Chalet de l’Amitié à Lingolsheim.

L’été, on le sait, est une période peu propice à la survie d’un groupe de rock. Le bassiste et le guitariste ne donnent plus signe de vie. Une annonce et quelques auditions plus tard, « X » s’impose à la basse. Il a bon goût et sait jouer. Les répétitions sont quotidiennes. Le trio s’améliore de jours en jours.

Il y a toujours mes compositions et quelques reprises des Heartbreakers, des Buzzcocks, et toujours les Kinks. Je pense que c’est à cette époque que nous sonnons un peu comme les Dogs, formule trio oblige, mais cela n’a jamais été intentionnel. D’autant que certains de nos titres comme « Je ne rêve pas de soleil » et « Génération perdue » sont plus funky ou disco.

Alain Heimann (Dorian Gray, Wild Disney, Boy’s Adrift, Les Crabes)

À l’automne, Dorian Gray propose à un concert commun à la Jugendkeller de Kehl en Allemagne. Ils repèrent immédiatement leur bassiste, Patrick Wolfer. On ne sait jamais ! Ils ont le nez creux puisque sous la pression de sa copine, « X » finit par quitter le groupe.

Patrick Wolfer vient à la rescousse et joue avec Dorian Gray en première partie de High and Dry (avec qui il reste engagé) à Entzheim, à Ernolsheim sur Bruche pour le réveillon 1979 et le 22 février suivant à l’Amphi 7 de la faculté d’économie avec les Horsex.

Les Horsex n’avaient pas fait un concert à Strasbourg depuis plus de 6 mois et on a décidé de faire notre « rentrée » dans de bonnes conditions en organisant le concert nous-même. La salle de l’amphi 7 était le choix le plus simple et le moins onéreux, et on a choisi de faire jouer avec nous un nouveau groupe, histoire de se rendre un peu utiles. Après investigations, on a entendu parler de ces deux frangins, Alain et Philippe, et on est allé les rencontrer pour leur proposer le concert. Ils répétaient dans la mansarde de leur immeuble, si je me souviens bien, mais ce jour-là le bassiste était absent et ils n'ont pas joué : on les a pris sans même les avoir entendus… Comme on avait de grands principes du genre « les groupes sont tous égaux » il n’était pas question que l’un fasse la 1ère partie de l’autre et j’ai donc proposé de tirer l’ordre de passage à pile ou face : on a perdu… C’est comme ça qu’on s’est tapé toute l’organisation du concert plus l’affichage (et on avait failli mourir asphyxiés en passant une demi journée à tirer les affiches à la main sur une machine à ammoniaque) pour se retrouver à faire la première partie d’un groupe inconnu ! Bravo pour la rentrée réussie… Je crois que les trois autres auraient pu me tuer, moi et mes idées « généreuses ». Et le soir du concert, quand on a fini notre set et que Dorian Gray est monté sur scène, je me serais bien tué moi aussi. On était totalement déprimés et on se disait qu’on était vraiment les derniers des cons.

Raphaël Michot (les Blankets, les Horsex, les Civils, les Têtes Brûlées, les Buck Dany’s)

La nouvelle année apporte son lot de complications : Patrick Wolfer annonce qu’il quitte le groupe et Alain est sur le point d’effectuer ses obligations militaires. En juin 1980, l’armée française l’envoie de l’autre côté du Rhin, à Baden Baden, ce qui ne l’éloigne pas trop et permet de garder le groupe actif.

Jean-Marc Kaminske se substitue à Patrick Wolfer et amène une poignée de ses propres compositions. Dorian Gray joue en première partie d’Adrénaline sous un chapiteau de cirque à Schiltigheim. Le 12 septembre c’est le rituel du passage au Golf Drouot à Paris où le groupe fini bon dernier.

Au Golf Drouot on n’obtient pas le succès escompté. Le lendemain on passe à Saverne (Dettwiller, nda) dans un festival et je me prend la tête avec Jean-Marc et notre manager à cause d’un trou de mémoire sur la reprise des Kinks qui me fait arrêter tout net plusieurs fois. Ils ont du mal à croire que c’est à cause des pilules qui empêchent de dormir et font parler sans arrêt. Les quelques trente appelés qui partagent ma résidence et moi consommons beaucoup d’alcool que l’on achète détaxé. Des substances diverses aussi que l’on trouve facilement. Moi, en plus, je fais sans arrêt l’aller-retour pour répéter. Pour calmer tout le monde je propose alors de chercher une chanteuse. Les Horsex venaient de se séparer. Philippe et moi nous aimons bien Martine Manzano. On lui propose de nous rejoindre. C’est le début de Dorian Gray seconde version, sans doute la plus aboutie et originale.

Alain Heimann (Dorian Gray, Wild Disney, Boy’s Adrift, Les Crabes)

L'invitation de Dorian Gray n'emballe pas vraiment Martine Manzano mais comme ses partenaires des Horsex sont en train de monter les Civils et que ceci ressemble fort à une reformation des Horsex sans elle, ils la poussent à accepter la proposition.

Quand elle a commencé à répéter avec eux, on l'a en quelque sorte suivie, planqués dans ses bagages, pour phagocyter leur local et leurs amplis.

Raphaël Michot (les Blankets, les Horsex, les Civils, les Têtes Brûlées, les Buck Dany’s)

Et puis c’est au tour de Jean-Marc Kaminske de plier bagages. Patrick Wolfer propose d’assurer l’intérim. Pour les concerts uniquement. C’est lui que l’on entend jouer de la basse sur les trois titres (dont le superbe Ville morte) enregistré pour une à ce moment-là.

Session FR3 Alsace : Ville morte

Lors de sa diffusion sur , Martine se montre réservée quant au résultat avant d’avouer : on a pas l’habitude de jouer comme ça. Le résultat est pourtant là ! La basse propulse les titres de bout en bout et la guitare cristalline cisaille l’espace sur lequel se pose la mélodie.

Le 3 avril 1981 le groupe joue à l’Amphi 7 lors d’un festival avec les Civils, Blue Caps et Pantin-E. À la fin du printemps 81, Christian Bosch alias Charlie, en rupture avec les Blue Caps, vient s’ajouter à la longue lignée de bassistes.

J’avais vu le groupe lors du festival à l’Amphi 7. Je les avais bien apprécié avec leurs compos mélodiques, une guitare originale pour l’époque (très aiguë et un peu funky), un bassiste très talentueux et technique, et une chanteuse tout aussi sympa que mimi/mini. Lorsque j’ai quitté les Blue Caps, celui de Dorian Gray venait de les lâcher. Martine m’a très vite demandé de le remplacer, étant libre. Vu que le groupe m’avait plu, et bien que ne connaissant que Martine, j’ai très vite accepté. On m’a confié une cassette avec les morceaux du groupe et j’ai commencé à bosser chez moi. Seulement voilà, ce n’est pas facile de remplacer un musicien bien meilleur que soi. J’ai fais mon possible en simplifiant. Puis vient le temps des répètes en groupe. Alain s’impose clairement comme le chef-patron. Ici, l’ambiance est froide et studieuse. Pour moi qui suis habitué aux répétitions où les gens sont avant tout des potes, où l’on se fout pas mal du niveau technique et où seul compte le pied que l’on prend à faire de la musique ensemble, la descente est dure.

Christian Bosch (Blue Caps, Dorian Gray)

Après quelques répétitions, le groupe se produit au Studio 80 devant un public plus curieux que vraiment attentif. Un peu plus tard on les retrouve avec Monoplano lors d’une fête organisée par des étudiants en Art-Déco devant une assistance beaucoup plus festive.

L’ambiance continue de se dégrader. Comme Charlie ne ramène plus son matériel au local de répétitions, les Dorian Gray décident tout bonnement de se passer de bassiste. C’est à trois que le groupe apparait avec les Drinks au Fossé-des-Treize pour ce qui sera son dernier concert dans une salle bondée.

Le concert, je ne m’en rappelle plus car il passe comme dans un rêve. Les articles des DNA et de l’Alsace sont hyper élogieux. Cela parait bien reparti. On est au début de 1981 et on a envie de continuer. Mais j’ai aussi envie de faire une pause. Martine apprécie moyennement l’escapade de mon frère et moi avec les Nouvelles S. On ne se réconciliera que plus tard en formant le Crabes

Alain Heimann (Dorian Gray, Wild Disney, Boy’s Adrift, Les Crabes)

Amateurs éclairés, menés par un leader brillant et une chanteuse attractive, Dorian Gray et leur rock ligne claire méritaient mieux que les habituels errements et galères dévolus par tradition aux groupes strasbourgeois avant qu’ils ne raccrochent les gants de guerre lasse.


Notes :

Audio

Photos

  • Dorian Gray en répétition (1980)
  • Dorian Gray à la base de plein air du Heyritz (octobre 1981)
  • Planche contact avec 22 photos de Dorian Gray à la base de plein air du Heyritz (octobre 1981)
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Affiches & Tracts

Affiche Festival rock à Dettwiller
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